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[blog] Minas Morgul - le run final (2)

mercredi 2 décembre 2009

Jeudi - au large d’Almeria

C’est maintenant clair : nous visons Toulon en direct, le convoyage a repris le dessus sur la croisière, vents portants obligent. Dommage, j’aurais aimé m’arrêter, profiter d’une bonne douche chaude, d’une toilette tout court, d’un bon restot, d’une nuit à quai, calme et complète, pour recharger les batteries.
Nous faisons route au Nord Est, vent arrière. La mer est formée, et comme l’avant veille, je n’arrive pas à tenir le bateau à la vague, qui fait des départs au lof (wiki), à plus de 11 nœuds. De nouveau, le doute de mes capacités de barreur, même si cette fois, la faute est - partiellement - imputable à cette mer méditérannée que je redécouvre, croisièe, désorganisée, traître.

Samedi - au large des Baléares

C’est maintenant la course, le run final : nous avons moins de 36 heures pour faires les 220 milles qui nous séparent de Toulon. Toutes les météos que Zeboss peut capter à bord, algériennes, espagnoles, anglaises, le confirment : une dépression va venir de l’Angleterre se caler sur le Golfe de Gênes, déclenchant un fort coup de vent, avec mistral en suivant, en début de soirée dimanche. Il faut donc arriver avant. Le stress monte d’un cran, et s’ajoute à la fatigue qui commence à s’accumuler, au bout d’une semaine de quarts.

Dans la soirée nuit, je commence mon quart de 3 à 6h du matin (le plus dur à tenir) en constatant que Zeboss a pris une main de ris (réduit la surface de la voilure). Il m’explique au moment de la relève qu’il s’est "engueulé lui même", oubliant une fois de plus que pour le demi nœud gagné en vitesse, il fatiguait le matériel et les hommes, et rendait le bateau plus difficilement contrôlable.
Je reste surpris par cet homme qui, à 60 ans passés, arrive encore à se faire violence pour rester aimable et courtois, et prévenant, alors que c’est le genre d’efforts qu’il dit détester ; et qui maintenant , pour la deuxième fois en un mois seulement, arrive à reconnaître, du bout des lèvres certes, une possible erreur de sa part.
Et ma confiance en moi remonte en flèche, trouvant ainsi la réponse à la plupart de mes difficultés passées à contrôler le bateau. C’est une vraie jouissance intérieure.
Et tout d’un coup, c’est vrai, ce bateau devient un vrai bonheur à barrer, d’une facilité déconcertante.

Dimanche

Plus que quelques heures et nous y sommes. Pas de trace de front froid, annonciateur de la dépression qui nous amènera le mistral. Il y a juste quelques grains, qui se font plus denses avec l’avancée de l’après midi, jusqu’à devenir des orages, mais encore lointains.
Fin d’après midi, la nuit est tombée, je sors prendre mon quart, et le paysage est totalement différent : nous sommes sous l’orage ! Un énorme nuage, de plusieurs km2, noir comme l’encre, parsemé d’éclairs magnifiques, mais terrifiants quand le seul sommet à la ronde, capable de capter la foudre, est le mat de notre pauvre voilier, qui culmine à 16 mètres de haut.
Ce nuage est vraiment impressionnant par sa surface, mais sa hauteur aussi. On le voit bouger au radar, à près de 60 km/h, six fois plus vite que nous. Mais c’est encore plus fort dans le cockpit, à la barre, où je le vois en instantané se faire et se défaire, se scinder en deux orages qui finissent par se rejoindre. Nous sommes dessous, ça pète tout autour, la pluie est drue, tombe sur chaque parcelle de peau disponible comme des aiguilles, c’en est douloureux. Le vent en quelques secondes a presque doublé en force, mais il n’y a pas de temps pour la peur, il faut manœuvrer, sans cesse.
L’image qui me vient en tête, immédiatement, est celle de Minas Morgul, et le Mordor cherchant l’anéantissement de sa proie.
C’est beau, c’est violent, la nature dans toute sa force et sa violence. Brrrr.

Comment Zeboss a-t-il fait pour nous mettre dans cette situation, là où 2 heures plus tôt tout était clair ? Excès d’optimisme, il a tenu le cap pensant que nous laisserions ce foyer orageux derrière nous, pour tenir le timing, là où passer au large nous aurait fait perdre une heure ou deux … nous risquons de le payer cher (lui surtout), si la foudre touche le bateau et détruit toute l’informatique du bord !

Mer formée, vent violent en rafales, bateau trop toilé, la recette est connue. Je suis accroché de tout mon poids à la barre, tentant de maîtriser tant que faire se peut les embardées de ZeboatàZeboss, qui rue dans tous les sens. Mes bras me font mal. Mes yeux ne quittent pas le compas, guettant la moindre variation de cap à corriger de toutes mes forces, pendant que Zeboss, au radar, essaye de nous sortir de là.
Mais c’est un autre orage qui éclate, à l’intérieur cette fois-ci, avec un Zeboss réellement hystérique me demandant, me criant dans le vent et la pluie si je suis bien conscient des enjeux, qu’on peut aller se placer directement sous un éclair si mon but c’est de voir de plus près à quoi ça ressemble, et que sinon il faudrait peut être que je m’applique ‘un minimum’.
Cette attaque, aussi violente qu’inattendue et injuste, après 8 jours d’une relative bonne entente, me laisse pantois. Je suis bouche ouverte, je ne sais pas quoi répondre, je vois trop le mécanisme derrière, le stress incontrôlable qui le ronge, et génère sa violence. Et je me mets à rire, de colère et de nervosité, un rire bref, quinze ou vingt secondes à peine, mais irrépressible, et que je ne peux pas cacher. Il en reste stupéfait.
Explication aussi intense que celle de la cellule orageuse que nous quittons à peine, où je prends - enfin - le dessus, et qui marque les trois dernières heures de navigation vers notre destination, dans un silence glacial.

Lundi matin

Quatre heure. Nous sommes au port, amarrés. Nous parlons toujours aussi peu, le strict minimum pour la bonne marche du bateau. Il me dit d’aller me coucher, et reste à bricoler sur le pont.

Neuf heures, petit déjeuner. Je lui demande en quoi il a besoin de moi pour le rangement. Réponse négative, il se débrouillera. Je lui propose de quitter rapidement le bord pour ne pas être dans ses pattes, il acquiesce. Douche à la capitainerie, rangement du sac, il m’accompagne à l’arrêt de bus. Nous adieux sont cordiaux. Je le remercie de l’expérience, et de ses efforts ; lui de mon aide, et m’offre la sienne si j’ai des questions techniques sur un futur bateau. Cet homme est décidement surprenant.

18h, je suis dans le train. Propre. Au chaud. Et un bon dîner m’attend. Et un vrai lit, avec des draps, où on ne dort pas tout habillé, et une douche, chaude, puissante au réveil.

La civilisation a quand même du bon.

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